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Un mot qui gêne ou qui vous dérange. Ce mot n’existe pas pour moi, mais l’absence de mot, le dialogue inachevé, un silence pesant et durable, peuvent me déranger. .

Il m’est arrivé deux fois dans ma vie, d’expérimenter cette rupture relationnelle. Quand l’amour est si proche de la haine qu’on ne peut plus se parler. C’est particulièrement douloureux dans le milieu familial, quand on se côtoie, malgré tout.

Une grande sœur, maladivement jalouse, avec des raisons de l’être. Enfant non désirée, née fille quand les parents, à tout prendre, tenaient à un garçon, un héritier. La société était patriarcale dans les années cinquante. L’enfant roi était encore le garçon. La contraception était encore interdite et aucune solution, illégale par nature, n’était satisfaisante. Dans le cas présent, les moyens mis en oeuvre, dérisoires ou carrément dangereux, ont été écrits dans des lettres, qui sont restées, ou verbalisées par la suite’

Comme second enfant, né garçon, je suis devenu un objet de haine pour ma sœur. Il m’a fallu du temps pour comprendre son refus de me parler et même de me regarder. Devenus adultes, ses seules paroles à mon égard étaient des insultes. Je l’ai donc évitée autant qu’il m’était possible. Avant qu’elle ne meure, j’ai demandé à ma mère de dire à sa fille qu’elle l’aime. Elle a répondu “jamais de la vie”, ce qui nous condamnait, ma soeur et moi, à vivre et transmettre cette névrose irrésolue.

Ma sœur a transmis cet héritage à ses filles, fâchées entre elles et chacune avec leur mère.

Quant à moi, j’ai eu trois enfants, deux garçons et une fille. Ils ont été désirés tous les trois, choyés, traités chacun de la même façon. Avec mon épouse, nous étions deux mères juives. Trop protecteurs, sans doute. Les deux garçons ont choisi la petite délinquance. Ils avaient tout pour eux, matériellement comme intellectuellement, mais ils ont choisi de saboter leur jeune existence avec les drogues et l’alcool. Je n’ai pas pu les sauver, du moins pas tout de suite. Ma fille m’en a voulu de cette défaillance paternelle et elle ne m’a pas parlé pendant 10 ans.

Aurait-il mieux valu des mots, même dérangeants ?

Je ne sais pas. Chacun son rythme, ses capacités à supporter les autres. S’il est préférable de vivre séparé, soit. L’enfant prodigue est revenue, elle a été accueillie comme si elle était partie la veille. Quant à la sœur, je conserve quelques rares bons souvenirs. Sans chercher de contact, trop douloureux, si elle a besoin de moi un jour, sans les gros mots, je serais là.

Nicolas - 83