En voyant les voisins partir en vacances, je lorgnais leur prunier. C’était un grand arbre prétentieux qui me narguait en faisant semblant de végéter et laissant passer des branches chez nous, par-dessus le muret mitoyen. Nous avions le droit de cueillir les fruits accessibles qui véreux, ratatinés, étaient tout juste bons pour le compost. J’avais remarqué ceux du haut, au frais dans les feuilles, que l’arbre cachait aux oiseaux. J’ai longtemps rêvé de grimper à l’échelle pour m’emparer des fruits défendus !
Cette année serait la bonne, ayant grandi de quelques centimètres. Je bravais l’interdit en m’emparant d’une échelle vermoulue qui s’ennuyait dans la cabane du jardin. Elle avait dû faire les barricades de mai 68 ! Je la calais et montais téméraire, elle craquait, gémissait malgré mon poids de jockey. Je m’élevais échelon après échelon, en évitant de regarder en bas. L’ascension était périlleuse, j’écartais des branches, elles revenaient en boomerang, les feuilles me fouettant le visage. Un merle sans doute moqueur m’envoya une fiente que j’esquivai. Je tenais tant bien que mal l’équilibre, inquiet par les soupirs de l’échelle, les yeux focalisés sur les magnifiques quetsches parfaites, joufflues, parées d’un voile bleuté. Elles furent à ma portée sur la marche palière. Ne pouvant résister à une superbe grosse prune pleine de promesses gustatives, je la croquais avec volupté, une explosion de saveurs, un jus sucré, avec une légère pointe d’acidité combla mes papilles. L’apothéose ! je m’empressais de remplir le sac suspendu à l‘échelle lorsqu’ une nuée de merles tapageurs s’abattit sur les branches, tout alla très vite, ils me griffèrent, dévorant avec leurs becs acérés les belles prunes ambitionnées. Déséquilibré, je tombais avec l’échelle, sur mon sac à peine rempli, au milieu des fruits pourris. Elle fut pulvérisée en brindilles pour fagot ! Par chance, Je n’avais rien mais j’en voulais à moi-même car j’avais ouvert la voie secrète aux oiseaux. Dommage pour moi et pour le prunier. L’année prochaine serait celle de la grande convoitise ! Premiers arrivés, premiers servis.
Zuzanna83
